mardi 15 août 2017

S'arrêter de fumer par correspondance / 15





Réponse au septième cercle, le14/08/04





            Cher Al,

            Les histoires - La Parole - vous ont lié à Lulu et Lucie; Lulu vous a mené vers Lucie et les deux vers la mort. Nous racontons, nous parlons, nous écrivons pour fuir la mort, mais elle finit toujours par nous doubler. Est-ce pour avoir le dernier mot que vous avez tué, Al ?
Comme on dit qu’on tue le temps alors qu’on n’en a jamais assez, vous tuez le silence. Ou le manque de parole.

            Ce que les mots font et défont …
« Ne pas avoir à manquer » : nourriture et souvenirs de guerre.
« Je ne te manquerai pas » : l’objet d’amour devenu cible.
La liste serait longue si on énumérait la façon qu’ont les mots de nous rendre manchots.

            Boris me regarde en secouant la tête d’un air désapprobateur. Que pense-t-il ?
Je ne sais jamais ce qu’il pense de moi. Vous, non plus, je ne sais pas ce que vous avez derrière la tête. Je sais qu’elle est rousse, je l’ai lu avec un grand sourire, Al, car moi j’ai perdu ma rousseur. Ma tête aussi un peu, parfois je me dis, surtout quand Boris me regarde de cet air-là.

            Je suis heureuse que vous ayez gardé ce qui vous caractérise et désolée que ce casque de lumière ne vous ait pas apporté plus de chance, jusqu’à présent.

            Longtemps j’ai pensé qu’on ne devrait jamais revenir d’où on vient.

            Alors j’ai effacé des traces afin de m’assurer de ne pas les retrouver. Toutes les traces. Au contraire du Petit Poucet, je ne voulais surtout pas retrouver mes parents. Et si j’avais eu des enfants, je les aurais abandonnés aussi, effacés de ma vie, comme tous ces signes de distinction qui marquent une existence.

            Je voulais me sauver plutôt que sauver les autres. C’est que je ne savais plus distinguer qui étaient les autres, les miens, moi …

            Boris me regarde avec des yeux songeurs. Il sait bien que je suis sortie du contrat avec vous. Se demande-t-il où cela va nous mener ? S’inquiète-t-il pour ma santé mentale ?
Boris, on ne sauve personne, je voudrais lui dire. Mais ce n’est pas possible de dire une chose pareille. Pas à un homme qui a fondé toute sa vie sur la conviction qu’on peut sauver autrui.
Tu ne m’as pas aidé, Boris. Tu m’as donné asile, protection, un travail qui m’a fait croire qu’il me réhabilitait. Mais tu ne m’as pas réconciliée avec moi-même.

            L’amour, dis-tu ? Donne-t-on de l’amour a un être qu’on ne voit qu’en victime ?
Pardonnez-moi, Al, je vous parle comme si vous étiez Boris. Je suis une femme lâche, je vous dis ce que je ne peux dire à Boris. Peut-être, d’une certaine manière, n’ai-je jamais rien fait d’autre avec mes correspondants, avec ces êtres sans visage que je voulais toujours convaincre de mes qualités de salvatrice … Mais vous m’avez donné un visage, Al. Comme une trace qui fait surface et qui en laisserait paraître une autre et encore une autre. Des cercles allant grandissant jusqu’à encercler toute la mémoire. La pire des choses qu’on pouvait me faire, Al, me donner un visage devant lequel je ne peux plus fuir…

            Peut-être, aussi, n’est-ce pas lié à vous, Al, mais au temps, tout simplement, qui finit par nous rattraper comme la mort. Il est simplement temps pour moi de ne plus courir.

            Ne me regarde pas comme ça, Boris. Ne t’inquiète pas. Laisse-moi faire.
            Ne me regarde pas comme ça avec ce regard qui me dit que je suis folle, parce ce que, sinon, je vais me remettre à courir et aucune rondeur ne m’en empêcherait, moi qui suis devenue si frêle.

            Comme ça m’a fait drôle quand vous m’avez dit « Bonjour Jabluszko » !
La stupeur, la confusion. D’où il sort ce nom ? Comment connaît-il cette enfant ?
Elle a disparu depuis si longtemps … Et puis, je me suis souvenue que je vous avais raconté petite pomme … et j’ai repris ma respiration. J’ai parfois des moments – oh ! très brefs - où je ne sais plus rien. Quelques secondes de brouillard et d’affolement et puis tout revient. Tout, non. Mais assez pour reprendre le cours normal des choses. La correspondance, par exemple.
J’aimerais faire marche arrière, Al. Reprendre mon ton de conseillère en sevrage par correspondance. J’aurais dû arrêter la nôtre, vous repasser à une collègue. Elle aurait gardé mon pseudo, vous n’y auriez vu que du feu.

            Savez-vous que beaucoup de correspondants se sont sevrés avec succès ? Il faut reconnaître que la méthode de Boris est efficace. Quand on joue le jeu. Mais moi je me sens trop fatiguée, à présent. Je l’ai déjà dit à Boris. Tu appelles ton travail un jeu ? m’a-t-il demandé rhétoriquement. Je n’y crois plus, lui ai-je répondu sans trop croire moi-même à ce que je disais.

            Je me suis demandé, Al, si une demande de sevrage fausse, de votre part, aurait pu me révéler la fausseté de ma propre situation.

            Mais, non. Je crois que ma fin est proche. Quelque chose me le dit et la plus bornée des sourdes oreilles ne saurait ignorer cette fin. La fin de quelque chose en moi. Ou ma fin tout court. Et j’ai le sentiment qu’il faut me libérer de toutes entraves pour la voir en face.
Et j’ai le sentiment aussi que c’est vous qui me l’annoncerez.

            La fin de Jabluszko, je ne l’ai pas vue venir …

            Nous n’avions aucune raison de nous inquiéter. Je sentais bien une certaine tension à la ferme. Nous n’allions plus sur les marchés pour vendre les pommes de terre et les grands radis. Janosch et moi n’allions plus jeter de la terre aux visages des Juifs qui passaient dans les trains derrière chez nous. « Ils ont voulu nous voler, on les emmène loin de chez nous pour qu’on ait pas à manquer » était une excuse suffisante pour que petite pomme leur jette l’opprobre.
            Quand les rumeurs sont parvenues à la ferme - Les Allemands mettent le pays à feu et à sang - Janosh et Tania répétaient qu’on n’avait rien à craindre. Les Allemands étaient nos amis, ceux-là même qui nous débarrassaient des voleurs. Le jour où on entendit leurs chars s’approcher, Tania me prit vite par la main et m’emmena au poulailler. J’étais trop petite pour récolter toute seule tous les œufs nécessaires à la gigantesque omelette que Tania se proposait de leur offrir. Maman Tania, quand elle sortait, mettait toujours un grand châle noir sur sa tête. Ce jour-là, on aurait donc vu du ciel, si quelqu’un s’y était trouvé, une petite mer rouge et une mer noire glisser rapidement sur le sol neigeux. Dans le poulailler, la mer rouge tressaillait de contentement. Les œufs étaient gros, chauds ; elle pensait au festin qui attendait les amis. Et puis ce fut la terre qui se mit à trembler. Les chars pénétraient dans la cour.
Des cris, des portes qu’on enfonce, les poules qui s’affolent, volent dans tous les sens, des tirs de mitraillettes, les œufs que lâche Tania, qu’elle piétine alors qu’elle se poste entre moi et la porte du poulailler. Je suis dans l’ombre d’elle quand les Allemands défoncent la porte et que leurs mitrailles font tout exploser. Je tombe, écrasée par le corps de Tania et couverte par son grand châle noir. Je suis longtemps restée dans le noir. Et quand je pus m’extraire de ce qui restait de Tania, je ne reconnus plus rien. Dans le magma de chairs ensanglantées, je ne pouvais distinguer ni le corps de Janosch, ni ceux de nos « amis », ni le mien que je tenais enveloppé dans le châle noir. Alors je me suis mise à courir, courir.

            J’ai couru toute ma vie, Al.
            Voilà pourquoi je suis fatiguée.

            Je comprendrai si vous souhaitez interrompre notre correspondance. Sachez seulement que j’en serai très peinée, que cela serait comme la confirmation de ma folie que je crois voir parfois dans les yeux de Boris, que ...

                                                          mais c’est à vous de décider, Al.

Béatrice






dimanche 13 août 2017

s'arrêter de fumer par correspondance / 14



Septième cercle, le12/08/04


           



            Bonjour Jabluszko,

            Quelle jolie histoire ! Cette neige me plaît, cette rousseur et aussi cette rondeur de votre enfance. Cela me plaît de vous imaginer comme une grosse pomme rouge roulant vers le poulailler ; moi aussi je suis roux, ça nous fait un autre point commun. Merci, Béatrice, c’est la plus belle lettre que vous m’ayez envoyée et elle est arrivée au bon moment.

            Vous voulez que je vous parle de Lulu ? Je voulais vous parler de Lucie, mais c’est un peu grâce à Lulu que je l’ai connue, elle (que je n’ai jamais appelée Lulu).

            Me servant plus de mes yeux que de mes oreilles, je racontais très mal les livres que j’avais lus, et Lulu, souvenez-vous, ne cessait de me réclamer des histoires. Il était bon public, mais j’aurais voulu mieux raconter. Un jour, la bibliothèque de notre ville organisa une soirée contes et j’y entraînai Lulu, un peu récalcitrant, en lui promettant que si les enfants étaient majoritaires nous repartions aussitôt. Il y avait peu de monde, et aucun mioche. Des yeux féroces se sont posés sur nous, les mauvais garçons, c’est vrai que nous étions des fouteurs de merde potentiels, et nous nous apprêtions à repartir lorsqu’a retenti une voix très douce… Les yeux se sont détournés vers la voix qui parlait de Dieu ou d’yeux justement.

Voilà, c’est comme ça que ça a commencé : avec la bataille des yeux. Ce fut un combat féroce et impitoyable. Nombre d’yeux, vaincus, tombèrent à terre, blessés à mort sous le feu de la haine, l’acier et la lame de leurs ennemis. L’un d’entre eux, d’un bleu vitreux, agonisant, roula sous mes pieds. Je le saisis, le berçai comme un enfant au creux de ma main, en lui chantonnant une comptine. Une étincelle s’alluma au fond de sa prunelle. Je retrouvai son jumeau qui fit le reste. Tous les deux portent dorénavant le regard droit et confiant de ceux que j’ai nourris. Je suis la parole aussi précieuse que dangereuse. Je donne vie et la reprends, comme cette fois-là, il y a très longtemps, très loin, mais oublieuse je suis, à tisser mes toiles, j’oublie l’origine du fil, et peut-être cette fois était hier, ou aujourd’hui, ici-même…

Ainsi a continué la voix. Nous nous étions assis à même le sol, là où la voix nous avait capturés. Les regards s’étaient enveloppés de douceur. Un homme nous a montré deux sièges. La voix a repris. Nous étions subjugués, littéralement, sous son joug. Mais un joug léger, accepté. C’était ce vieux conte du pêcheur qui trouve un crâne sur la plage et commence à lui parler. Qu’est-ce qui t’a conduit là, mon pauvre vieux ? C’est la parole. Le pêcheur, abasourdi, se précipite chez le sultan, en plein conseil des ministres. Qui te rend si hardi d’interrompre ainsi le Conseil, lui demande le Sultan en colère ? Sire, sire, son altesse, une chose extraordinaire, il faut que vous m’accompagniez sur la plage. J’ai vu un crâne mort me parler. Un crâne ? N’est-ce pas plutôt la bouteille, maraud ? Non, je vous promets, comme je vous parle, il m’a parlé. Bon, je t’accompagne, si tu as dit la vérité, je te couvre d’or, si tu as menti, je te coupe la tête. Le sultan et l’ensemble de ses ministres accompagnent le pêcheur sur la plage. Le crâne est bien là. Le pêcheur le questionne comme la veille. Le crâne ne répond pas. Aziz, le pêcheur, s’affole : Eh, le crâne, rappelle-toi, tu m’as parlé hier. Je t’en prie, redis au sultan ce que tu m’as dit. Aziz a beau le prier, le supplier, le menacer, rien n’y fait, le crâne reste obstinément muet. Alors, le sultan furieux, coupe la tête d’Aziz et retourne à son palais. La mer, les poissons, les crabes et le temps ont nettoyé le crâne d’Aziz qui roule sur une plage. Un pêcheur le trouve et lui dit Qu’est-ce qui t’a conduit, là mon pauvre vieux ? C’est la Parole.

            La voix avait des yeux et une peau d’un noir magnifique. Mon corps se ramassait dans ses ouvertures : yeux écarquillés, bouche bée, tout ouïe. Ce que ne peuvent dire les mots, sa voix y suppléait. Elle faisait rouler les cailloux sur le lit du torrent furieux, soupirer d’aise les herbes sous la caresse du vent, tonner les dieux et les démons quand le ciel se déchaîne. C’est impossible à restituer ou si ça l’est, je suis toujours aussi piètre conteur et je ne peux pas raconter ce que fut cette première rencontre. Lucie, car la voix c’était elle, durant toute la soirée m’avait particulièrement regardé, comme elle avait regardé particulièrement chacun d’entre nous. Il a fallu que je lui parle avec mes pauvres mots, et que je lui demande où elle avait appris à conter. Elle m’a dit que c’était un don de sa grand-mère, qui s’appelait le bouche à oreille et que parfois, dans quelques cas, il se transmettait par le bouche à bouche. Là dessus, elle m’a embrassé sur les lèvres et devant mon air ahuri, elle a éclaté de rire. Elle m’a dit que parfois, il fallait plusieurs essais. Bien sûr, j’ai attrapé la perche, je l’ai revue. Nous sommes sortis ensemble, d’abord avec Lulu, puis uniquement tous les deux. Nous avons pris l’avion pour les Antilles. Lucie voulait me montrer son île natale, Sainte-Lucie et sa famille. Après avoir reçu la bénédiction de sa grand-mère, nous avons pris un appartement ensemble à Paris. J’ai vécu avec elle les plus beaux moments de ma vie. Elle voyageait souvent pour son travail de conteuse. Elle commençait à être connue et à être réclamée un peu partout. Et puis elle s’est tue et je l’ai tuée (un seul accent sépare les participes passés de taire et de tuer; cet accent aigu, c’est la haine dans mes yeux quand je la revois ce jour-là à l’hôpital, yeux clos, lèvres serrées, les oreilles à jamais fermées sur ma douleur). C’est la deuxième mort de ma vie. Ce qui s’est passé ? Vous voulez vraiment le savoir ? Suis-je prêt ?

            Sachez seulement qu’à force de collecter des contes partout dans le monde, de s’en nourrir, elle s’est mise à en inventer, sans s’en rendre compte. Elle accouchait facilement, cela sortait d’elle comme des bébés bien mûrs. Et puis, je lui ai mis cette idée perfide en tête. Pourquoi ne les coucherait-elle pas par écrit pour en faire des livres ? Au début, elle a ri, comme toujours, de son rire torrentiel et limoneux, qui emportait tout sur son passage. Je suis conteuse, Al, pas écrivaine, cela n’a rien à voir. Seulement, cette fois-ci, ma petite idée est devenue une bactérie insidieuse qui a eu raison de son bon sens et de sa bonne santé. Lucie s’est enfermée dans la chambre d’amis, en a fait son bureau, a commencé à transcrire ce qu’elle avait dans le cœur, mais cela ne correspondait jamais. Ce n’était jamais ça. Elle déchirait la page, en reprenait une nouvelle et recommençait. Elle s’acharnait au point d’en perdre le boire et le manger. Un jour, elle a pris une de mes cigarettes et a fumé tout le paquet. … Bien sûr, je ne suis pas responsable de son cancer, ni de son acharnement à transformer la parole en écriture, mais de son silence, oui, car au fur et à mesure qu’elle écrivait, elle parlait de moins en moins, quant à raconter… Je me suis mis à sortir plus souvent pour ne pas la gêner. J’ai fréquenté des lieux interlopes  et les gens louches qui vont dedans. J’ai fait des conneries tandis qu’elle cherchait ses mots. Voilà, vous savez l’essentiel. Je ne peux pas aller plus loin aujourd’hui. D’ailleurs, Langnon vient d’allumer la télé.

            « C’est parce qu’ils ont touché le fond qu’ils ont décidé d’arrêter la drogue. Gros plan sur un gouffre au fond duquel plongent les regards de jeunes toxicomanes casqués et encordés. Le journaliste, très en verve, file sa métaphore. Il faut qu’ils puisent au plus profond d’eux-mêmes, la force et le courage de s’attaquer à ce gouffre de 120 mètres de haut. Deux d’entre eux ont renoncé à descendre. Souhaitons pour eux qu’ils trouvent une autre manière de remonter la pente. » Quand je vous disais, Béatrice, que la réalité dépasse parfois la fiction.
Je suis heureux que vous ayez osé envoyer paître ce cher Boris. Qu’il aille sevrer d’autres vaches à lait, s’il le souhaite, mais qu’il vous fiche la paix, vous commencez à parler vrai, Béatrice, et ça me plaît.

               Bon, je vous laisse.

                                                                                                                                            Al .







jeudi 10 août 2017

S'arrêter de fumer par correspondance / 13



La Cigalère, le 10/08/2004


Cher Al,

Que d’agressivité, Al. Que d’agressivité !
Et puis vous me faites le coup du mal-aimé, maintenant : pourquoi vous maudirais-je ?
Contre qui êtes-vous si en colère ? Et que maudissez-vous ?
Etc ; etc. Et je devrais continuer, Est-ce votre propension à vous fourvoyer dans le faux alors que vous ne cherchez que le vrai ? ( Laissez-moi la naïveté du doute.) Les rêves ne sont pas si faux qu’on croit. Est-ce pour cela que vous n’avez de cesse de vouloir y retourner pour chercher une vérité qui se dérobe à vous dans la réalité ? Vérité qui vous fait peur au point de vouloir cesser de fumer, puisque fumer reproduit vos rêves… Oui, je devrais continuer comme ça, à reprendre le ton, les émotions, les expressions de vos lettres et m’en faire l’écho pour vous les renvoyer. C’est ainsi qu’est censée se mettre en route une dynamique de sevrage.

Mais je suis bien fatiguée par ces histoires de dynamique, ai-je dit à Boris.
Et puis, je crois que vous n’avez pas besoin de moi pour reconnaître vos contradictions, vous qui pouvez être si violent et poète à la fois.

Comme elles vous parlent bien ces taches que vous avez à la main gauche et qui vous ouvrent sur le monde. A en juger par la beauté de votre écriture, elles semblent mieux vous parler que vos rêves. La réalité, Al, n’est pas toujours fausse même s’il est facile de la manipuler.
Bon, lâchez votre cigarette ou votre stylo, levez la main gauche au niveau de votre regard, rapprochez l’index du pouce et regardez à travers votre petite lucarne. Regardez.

Vous ne voyez rien qu’un trouble blanchâtre ? C’est de la neige. Voilà, c’est plus clair à présent, des flocons se distinguent alors qu’un corps de ferme passe devant votre lucarne. Deux bâtiments en forme de L autour d’une cour, sous la neige. Tout autour : de la neige. De la neige partout. Même si partout c’est beaucoup dire dans cet endroit si pauvre en relief. Seuls quelques arbres momifiés laissent deviner par contraste la ligne entre l’horizon et les larges plaines qui le bordent. On ne voit pas les rails de chemin de fer qui courent derrière la ferme, et c’est tant mieux. Un coup de vent chasse les derniers flocons de la nuit et l’aube éclaircit la neige.

Oui, j’introduis un peu de lumière car je vais apparaître et je ne suis pas une petite fille aux allumettes. C’est une neige lumineuse, donc. Qui aveugle la fillette rondelette que je suis qui marche d’abord lentement et qui se réjouit du crissement doux de la neige sous ses bottes. Je viens de sortir du plus grand bâtiment, celui qui se trouve en face de votre caméra, dans la cour. Je me hâte vers l’autre bâtisse, plus courte qui avance la ferme d’un bras tendu jusque sur le bord de la route, à votre gauche. Je me hâte dans le froid sec et léger du matin. Je suis essoufflée : je suis si grosse. Je fais la fierté de mes parents. Tania ma mère, m’appelle Jabluszko qui veut dire « petite pomme » en polonais.

La scène se passe en Pologne, vous l’aurez compris. Vous dire si j’y suis née, je ne le saurai et cela n’a pas d’importance. Ainsi que de cette première image blanchâtre, c’est de la Pologne que je tire mes premiers souvenirs. Ce qui est très joli dans ce tableau ce sont les taches de rousseur sur les grosses joues rouges de l’enfant et la masse de cheveux roux qui la couvre presque entièrement comme un grand châle. Les vagues qui agitent la chevelure font d’elle un élément quasi surnaturel. Une petite mer rouge qui se déplace sur la neige, une traîne fantastique sur le dos de la petite fille. Qui se presse, se presse. Pour ne pas abîmer la neige, pour rejoindre au plus vite les poules et les poussins.

Elle entre dans le poulailler et là, la chaleur après le froid, l’odeur de la paille, de la fiente et des plumes, les œufs encore chauds, mais avant les œufs que Tania et Janosch attendent pour l’omelette matinale, les poussins, si petits entre les doigts boudinés qui les pressent contre la poitrine. Ça aussi c’est joli les petites taches jaunes qui disparaissent sous la mer rouge, qui jouent aux poissons, plongent, ressortent pour revenir sur les bancs de paille près des plumes tigrées de leurs mamans. J’ai de bons souvenirs de ma petite enfance. Je fais la joie de mes parents et eux la mienne. J’ignore qu’ils ne sont pas mes vrais parents, mais je sais que nos sentiments sont vrais, Al.
 Je n’ai aucune enfance ratée pour excuser mes faiblesses.

J’aurais bien aimé continuer à vous écrire, mais il est tard et je dois me coucher.

A bientôt, donc, cher Al.

Béatrice

(j’ai rêvé de Lulu la nuit dernière, voudriez-vous m’en dire plus à son sujet ?)



Texte: Béatrice Tortellini
Image: Léo Perriguey




dimanche 6 août 2017

S'arrêter de fumer par correspondance / 12



Prison de Luynes, le 09/08/04
                                                                                             (sixième cercle)


            Béatrice,

            Cessons de jouer, voulez-vous ? Bannissons la mauvaise foi, faux-semblants et faux fuyants de toute sorte – au fait, quel est le contraire de faux-fuyant sinon la vraie fuite ? Essayons de retrouver quelque chose qui ressemble à une parole vraie et sincère –comme ces mots galvaudés sonnent faux ! Séparer le bon grain de l’ivraie, déterminer le vrai du faux dans tous ces mots échappés, les miens comme les vôtres. Je n’ai jamais su ce qu’était l’ivraie mais le nom me séduit. Oui, je sais, je digresse, je digresse, pour mieux m’éloigner (de vous ? de moi ?).
            Vous me semblez parfois si naïve, Béatrice, que j’ai l’impression que c’est moi votre thérapeute, votre père qui vous prodigue conseils et encouragements pour affronter la vie ; Vous n’avez jamais entendu parler d’expert en écriture ? Dans quel monde vivez-vous ? Ne lisez-vous pas les journaux ? Tout à l’heure, au journal télévisé, on parlait d’une affaire de faux en écriture publique mettant en cause un coureur cycliste… Son avocat a demandé l’annulation de l’accusation pour vice de forme.

            Cessons de jouer aux philosophes, ou alors jouons, mais à la manière des enfants, sérieusement. Naïve, vous êtes parfois fine mouche. Oui vous avez raison, la cigarette n’est qu’un prétexte, en ce sens qu’elle précède le texte de ma confession. J’en ai besoin.
Fumer pour moi, c’est plus qu’un plaisir, c’est une histoire qui se construit à travers les volutes de la fumée. Vous savez c’est un peu comme dans ces contes où des génies apparaissent pour exaucer trois vœux en échange de leur liberté. La première cigarette, celle du matin, je la prends pour reconstituer mes rêves. Cela vous intéressera sûrement en tant que thérapeute, de connaître celui de cette nuit.

            Je suis enfermé dans une prison forteresse, d’où l’on peut sortir assez difficilement, mais enfin d’où l’on peut sortir. La cellule se trouve très haut, à l’aplomb d’une cour en forme de stade. Il faut d’abord franchir la fenêtre et avec précaution longer un mur sur une margelle très étroite au bout de laquelle on accède à une autre fenêtre. On entre alors dans une autre cellule, au milieu de laquelle se trouve une trappe. Il suffit alors de l’ouvrir et de s’y engouffrer pour descendre grâce à une échelle vers l’extérieur. Ensuite, je me rappelle avoir acheté du tissu bleu, d’un bleu outremer et de m’être confectionné une sorte de pantalon oriental. Je l’ai mis par-dessus mes vêtements gris et je suis retourné vers la prison. C’était presque plus difficile de remonter que d’en descendre et parvenu en haut de la margelle, j’ai regardé en bas, en me disant que c’était une erreur, que je pourrais tomber.

            Voilà. Je ne cherche pas à interpréter. Me les remémorer me fait du bien. Quand je n’ai rien à me mettre sous la dent, j’en invente. La cigarette m’aide à trouver cet état particulier, précédant l’éveil. Lorsque je ne fume pas, le besoin de matérialiser ces fantasmagories se fait pressant, mais d’une autre manière : j’ai besoin de les vivre, de les incarner et les acteurs ne sont pas toujours consentants… C’est là que je peux commettre l’irréparable. J’ai tué une femme, un jour, parce que je n’avais plus de cigarette. Je ne vous le raconterai pas cette fois-ci (vous voyez, je ne vous fais pas de chantage).

            Je ne souhaite ni la paix ni la douceur.  Ce que je veux, c’est ressentir le bouillonnement du sang dans mes veines, comme lorsque je tue ou que je fume. Oui, je suis excessif.

            Revenons plutôt à vous. Que de points de suspension dans votre dernière lettre. Que cachent ces silences ? Comment dois-je les interpréter ? Vous ne me donnez pas assez d’éléments. Vous savez que j’aime les histoires et vous vous cantonnez dans votre rôle de thérapeute. Peu importe que vous soyez malade ou vieille, crapaud ou alouette, chevalier à la charrette ou sorcière à la pleine lune, je m’en fous. Si vous voulez garder l’anonymat, soit (comme vous dites), mais alors racontez-moi des histoires, contes ou fariboles, car seules les histoires peuvent me guérir. Je comprends que vous ayez peur de vous dévoiler, croyez-en un vrai menteur. Pour que le mensonge soit cru il faut qu’il soit bien cuit et colle au plus près de la réalité. C’est une règle de base.

            Reprenez et filez vos chères métaphores, Béatrice. Ce n’est pas pour me faire plaisir que je vous demande ça, c’est pour mon bien, et je sais que vous ne voulez que mon bien. Moi aussi d’ailleurs, je ne veux que votre bien et je dis Fuyez ce Boris de mes deux ! (Quand j’ai lu que vous écriviez à ses côtés, mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai jeté votre lettre en boule dans la corbeille en pensant tout arrêter. Mon sang a refait un tour : j’ai ramassé la lettre et je l’ai défroissée. Un autre circuit complet du sang cœur poumons et j’ai relu votre lettre. Bref, je vous la fais courte, je me suis calmé.) Vous semblez quêter l’approbation de votre père avec son sourire. Ne voyez-vous pas que vous êtes sous sa coupe ? Reprenez-vous, vous n’avez pas (ou plus) besoin de lui. C’est même peut-être le contraire. Et puis, je trouve la situation un peu sordide, c’est comme si vous écriviez à votre amant (moi) sous l’œil attendri de votre mari. Il me fait presque de la peine, ce Boris.

            Je ne pense pas que vous soyez un homme : il y a trop d’accents féminins dans votre écriture. D’autre part, j’ai autant besoin de vous que vous de moi. Je vous redemande donc une dernière fois votre histoire, Béatrice, qu’elle soit vraie ou fictive.

Vous ai-je dit que je m’étais inscrit à l’atelier d’écriture de la prison ? C’est un peu à cause de vous, pour ne plus me morfondre à attendre vos lettres. Je joins à cette lettre le premier exercice…

            Je suis le grain de beauté du pouce de la main gauche et je suis amoureux de la tache brune de l’index de la même main. Malheureusement, des étrangers ne cessent de contrarier notre amour. Ces étrangers n’ont pas de cœur, ni de sang en eux. Rigides, métalliques et froids, ils ont l’apparence d’un tube terminé par une pointe d’où s’écoule un liquide le plus souvent noir ou bleu sur une surface claire. Ces objets de mauvaise vie (j’ai déjà entendu notre propriétaire tempêter contre l’un d’entre eux en le traitant de Putain de stylo, c’est toujours quand on a besoin d’eux qu’ils ne marchent pas) s’interposent entre nous et se livrent à une débauche et une danse frénétiques sur un drap blanc qui garde ensuite la souillure de leurs ébats. C’en est répugnant. Exténués, ils roulent ensuite sur la table et je peux alors regarder ma belle petite tache, qui témoigne à travers sa pâleur et ses joues creuses de la brutalité de ces êtres vils au service de mon maître. J’essaie alors de m’approcher de ma belle pour la réconforter d’un baiser chaste mais mon dieu (je pense plutôt que c’est le diable à ces moments-là) a déjà mis entre notre amour un autre étranger. Celui-ci, de forme cylindrique également, est plus souple et plus court, et dégage une douce chaleur, qui s’intensifie quand Albert (je sais que je blasphème et qu’on ne doit pas prononcer son nom mais il me fait suer aussi) amène à sa bouche le bout entre nous. Au début, ce voyage nous faisait monter au septième ciel mais très vite nous en avons éprouvé des nausées et c’est encore ma douce qui se tape le déplacement jusqu’à l’autre bout blanc et d’un tapotement le fait décendrer : des cendres s’en échappent comme de la poussière. A force, nous en faisons une jaunisse. Heureusement, il arrive qu’Albert nous laisse tranquilles et c’est alors que je peux rejoindre ma douce. Nous nous étreignons pour former un cercle de béatitude parfaite que rien ni personne ne peut rompre. Sauf Lui, bien sûr. Mais je lui dois ça : c’est un geste qu’il a souvent ; il nous unit, nous élève face à son œil ouvert et contemple le monde à travers la petite lucarne que nous formons. Cela dure peu de temps. Déjà, il se saisit d’un étranger et ça recommence.

Et vous, Béatrice, quel objet ou quelle partie du corps auriez-vous choisi ?

Je vais vous laisser méditer, m’écrire et me maudire.

                                                                                             Al (à la dent dure).

Photo: Leo Perriguey
Texte: Christine Zottele