vendredi 3 mars 2017

Visions [2/2]




Chaque premier vendredi du mois ont lieu les Vases Communicants;  qui-veut-bien invite sur son blog qui-veut-bien-aussi et ces deux-là se mettent à écrire sur un thème, une consigne, une image... J’ai proposé à Dominique Hasselmann, ce flâneur infatigable, d’écrire sur une photo prise dans un musée par chacun d’entre nous. Il accepté et proposé à son tour le titre de "Visions". Voici les siennes. Vous trouverez les miennes sur son site Métronomiques. 
Pour lire les autres textes, cliquez sur la liste des vases communicants de mars 2017 établie par Marie-Noëlle Bertrand.

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Visions [2/2]

À vrai dire, je connais très peu le poète et dessinateur et peintre William Blake, mais quand j’ai reçu cette photo d’une de ses œuvres, elle m’a frappé comme une autre expression du furtif ange du bizarre. Intitulée Nabuchodonosor (1795), l’image représente « un passage de l’Ancien Testament où Dieu punit le roi qui voulait relever la ziggourat, modèle de la tour de Babel. Il n’est plus un homme mais un animal sauvage, comble de la barbarie. »

Déchu par cette décision divine, le roi marche à quatre pattes, retournant ainsi à l’état de nature. Il n’est plus dressé sur ses deux jambes comme au terme de l’évolution darwinienne mais soudain placé au même rang que les animaux (les quadrupèdes), et ce dieu vindicatif l’a presque embarqué dans l’arche de Noé. Sa tête ressemble à celle d’un lion mais qui tournerait en rond dans un zoo ou dans un cirque. Ses yeux exorbités, apeurés, comme aveuglés par le sort qui le frappe soudain, sont l’envers de son regard : un remords les habite, une culpabilité les englobe.

La crinière de Nabuchodonosor se prolonge d’une barbe immense ; sa nudité ne lui offre plus aucune protection apparente, ses muscles fonctionnent encore mais il ne peut atteindre la station debout. Il est condamné à se déplacer au ras du sol dans cette grotte ou cette forêt inhospitalière. Il pourrait même faire peur à d’autres animaux « sauvages », les babines sanglantes retroussées.

Depuis, la « barbarie » a écrasé toute frontière et toute retenue. Elle n’est plus (si elle l’a été) l’apanage du règne animal. La cruauté, la violence, le déchaînement, l’abomination, la torture, les fusillades, les pendaisons, le massacre industriel et organisé, les bombardements de toutes sortes (classiques, atomiques, chimiques…) ont élevé l’homme au rang de nuisible numéro un sur la terre.

Dans ce maelström de folie où « qui veut faire l’ange fait la bête », la séparation entre l’humanité et l’animalité n’existe plus. Ici, un être fantastique est né, symbolisant la finitude, la solitude, la déréliction, la condamnation. La faute a été sanctionnée depuis les cieux par une transformation génétique, un retour en arrière (peut-être l’époque des dinosaures ?), un voyage instantané dans le temps, sans doute durant une ère de glaciation ou de bouleversement tellurique.

La couleur verdâtre, avec son odeur de gaz moutarde, nous plonge dans le marais de la peur. Le varech terrestre baigne le Mésopotamien errant. Les visions qui lui viennent, à travers la brume permanente et le balancement des arbres, sont celles de rats monstrueux, d’araignées géantes, de scolopendres aux anneaux innombrables, de vélociraptors sifflants, d’aigles à l’envergure démesurée.

La tour de Babel s’est effondrée dans la poussière des siècles avant JC. Sa bibliothèque a été magnifiée par Jorge Luis Borges mais le papier de tous les livres est devenu sable. L’Histoire a été ratatinée d’un coup de pinceau : il demeure juste une musique lancinante, répétitive, inexpugnable du cerveau et qui provoquait des acouphènes, celle d’un groupe inconnu nommé Blake Sabbath et dont personne n’a gardé la moindre trace. Seul un poète et peintre anglais avait entrevu le monde perdu à l’image d’un paradis horrifique.

texte : Dominique Hasselmann
photo : Christine Zottele (Marseille, Mucem, décembre 2016)






mercredi 22 février 2017

Les allumettes / 3

Turner "Embrasement"


Elle pénètre dans le bâtiment et avance entre les rayons sans que ses yeux ne parviennent à rien accrocher. Trop d'informations, trop d'images, de bruits, d'ombres se bousculent là-haut et elle vient de loin Félicie, la traversée a éprouvé ses sens, les a amenuisés, émoussés. Le monde ne se révèle plus complètement, reste lointain, comme derrière un voile légèrement brumeux.
Quelque part pourtant persiste une lueur vive : c'est  un grand embrasement, une fleur immense et rouge, épanouie.
Elle cherche à faire le point mais tout se délite, la fuit et sa pensée butte sur l'opaque.
Devant l'entrée de la bibliothèque, elle hésite longuement, ne comprend pas sa présence ici, ne sait rien de ce monde.
Elle entre dans le labyrinthe d'où surgit la forêt des noms, sa main se tend, cherche à saisir des mots qu'elle n'entend pas, comme si toucher pouvait lui permettre de dissiper les brumes qui s'attardent, ne veulent pas finir et son doigt glisse sur les couvertures glacées, effleure les lettres, les caresse. La ronde des noms danse autour d'elle, l'enveloppe, l'emporte, la fait tournoyer, elle risque quelques pas à leur côté, les chuchote, en fait rouler chaque consonne entre sa langue et son palais mais rien n'y fait, ils ne se livreront pas, pas aujourd'hui, la langue reste étrangère et elle a l'habitude Félicie, ne pas comprendre, les signes, les mots trop longs, trop savants. Alors elle a mis sa vie dans ses gestes, et ce sont eux qui ont forgé son langage. Une phrase laborieuse de minuscules bâtons de bois alignés, répétitive, et toujours ce petit chapeau rouge, le même calibre, un point sur un i, rire pourpre de soufre ou de sang craché - elle se rappelle vaguement une comptine, un poème, chanté autrefois, des voyelles en couleurs... le souvenir lui semble appartenir à une autre, balayé par la fatigue, les cadences, le bruit des machines, les paroles dures et cinglantes au moindre signe de lassitude, la douleur dans ses os rongés par le phosphore...-  Ces petits bâtons à trier, compter, classer, ranger, envahissant ses rêves. Et elle qui s'obstine à les faire parler, car il faut malgré tout que quelque chose soit dit. Elle dessine son alphabet géométrique pour sortir du silence mais ça crie derrière, tu perds du temps Félicie, alors elle cesse ses formules magiques de bois et de soufre et s'applique à loger parallèlement cent petites allumettes dans la boîte en carton.
Ses pas résonnent étrangement dans ses oreilles, les brumes s'effilochent, ne se dissipent pas, malgré les lumières vives. Tout ça paraît tellement lointain, et quelque part aussi toujours, cette explosion vive mais fugace, cet immense rougeoiement qui ne réchauffe rien.
Elle entend une voix derrière elle qui semble l'appeler. Elle se retourne et l'homme se tient devant elle, la dévisage l'air un peu inquiet. Elle sait, il s'appelle Zalachenko.


Texte: Juliette Penblanc

samedi 18 février 2017

Les allumettes / 2: Pour fabriquer une allumette



Photo Philippe Marc


Prendre un beau peuplier agité par le vent. Secouer vivement pour envoler les oiseaux (garder seulement le chant). Effeuiller le vert ou toute autre couleur. Ne conserver que le coeur –blanc de blanc
Débiter débiter jusqu’à la taille requise (réserver le reste pour le papier ou les crayons ça peut servir) d’une allumette de 42 mm.

Attention ça se complique ! Il vous faut tremper le bâton dans le soufre – et le soufre est douleur ! (bien que le soufre blanc ne s’obtienne plus à partir de la combustion des os). Tenir au sec et hors de portée des enfants et des pyromanes.


dimanche 12 février 2017

Les allumettes /1: Solea


Image: LINO


Elle laisse quelques jours passer, puis, elle revient.
Elle  ne reconnaît presque rien. Paysage dévasté encore fumant.
L’odeur acre imprègne chaque parcelle du corps. Et reste.
Ferrailles saillantes, pans de mur noircis et branlants, monticules de cendres volatiles. Des milliers de livres morts. Un cimetière d’histoires au vent.
Elle erre. Elle craquèle, se fissure.
Les yeux rivés au sol, elle fixe les miettes, elle ramasse chaque mot survivant sur papier racorni, jauni. Elle amasse des dizaines, des centaines de millier de pensées brûlées, encore tièdes au creux de sa main.
Ne pas oublier. 
« Se trouver là où on se perd » Elle se répète, comme on tient sa ligne de vie :         « Se trouver là où on se perd, se trouver là où on se perd… »
Un relief anguleux sous une tôle carbonisée accroche son œil. Elle s’approche, soulève. Elle reste longtemps à le regarder, pétrifiée. Entre pierres, acier fondu et fragments innommables, il est posé là, intact.
Sa main tremble et s’en saisit d’un coup sec. La couverture est craquelée, à peine brunie, les pages, le texte, le corps miraculeusement indemne. Elle déchiffre son nom… 
Elle recommence pensant s’être trompée. 
Non.                                                             
Le dernier des livres se nomme « Incendie »…
Elle en a le souffle court. « Se trouver là où on se perd »                                     
Elle vacille. « Se trouver là où on se perd »
Copeaux de livres morts dans une main, le rescapé prophétique dans l’autre, elle le sait. Comme une évidence, elle le sait. Elles vont tout reconstruire. Tout. En lumineux. 
                                                                                                    

SOLEA sur le squelette de La Méjanes brûlée vive.   

Texte: Virginie Gontrand (merci!)

dimanche 22 janvier 2017

Notes sur le rêve




Notes prises le 21/01 au musée Cantini[1]



À l’étage, devant « Femme Oiseau I » de Miró, lisant Leiris[2] sur un banc: Une toile, pour Miró, n’est pas chose à orner un mur ; c’est elle-même, plutôt, qui est le mur qu’on orne, qu’on transforme en quelque chose de vivant… Soudain, hurlement rouge hurlant: « Monsieur, retenez votre enfant, enfin ! Il a mis le doigt dessus, le doigt dessus ! » Le petit vivant va se réfugiant dans bras du père rougissant, bredouillant je ne sais quoi mais pas suffisant pour la gardienne : « Monsieur, c’est un Miro ! Si vous voulez payer toute votre vie…  Une jeune femme : Madame, excusez-moi mais pourquoi criez-vous ? Respectez les gens. La gardienne : C’est à moi que vous parlez de respect ?» Invectives, déplacements, replis dans les salles adjacentes.  Délectation première loge –lignes de Leiris, toile du peintre catalan, tableau vivant –  ici à ce moment-là.

Rien à expliquer quant à cette peinture qui elle-même n’explique rien.

Si Miró n’oublie jamais que la peinture est avant tout affaire de lignes et de couleurs, son art, pourtant, n’a rien d’abstrait lors même qu’il est peu lisible.




[1] Exposition « Le Rêve » du 17 septembre 2016 au 22 janvier 2017 au Musée Cantini (Marseille) 
[2] Michel Leiris, « Autour de Joan Miró », Zébrage, Folio/essais 1992, p. 160