samedi 18 février 2017

Les allumettes / 2: Pour fabriquer une allumette



Photo Philippe Marc


Prendre un beau peuplier agité par le vent. Secouer vivement pour envoler les oiseaux (garder seulement le chant). Effeuiller le vert ou toute autre couleur. Ne conserver que le coeur –blanc de blanc
Débiter débiter jusqu’à la taille requise (réserver le reste pour le papier ou les crayons ça peut servir) d’une allumette de 42 mm.

Attention ça se complique ! Il vous faut tremper le bâton dans le soufre – et le soufre est douleur ! (bien que le soufre blanc ne s’obtienne plus à partir de la combustion des os). Tenir au sec et hors de portée des enfants et des pyromanes.


dimanche 12 février 2017

Les allumettes /1: Solea


Image: LINO


Elle laisse quelques jours passer, puis, elle revient.
Elle  ne reconnaît presque rien. Paysage dévasté encore fumant.
L’odeur acre imprègne chaque parcelle du corps. Et reste.
Ferrailles saillantes, pans de mur noircis et branlants, monticules de cendres volatiles. Des milliers de livres morts. Un cimetière d’histoires au vent.
Elle erre. Elle craquèle, se fissure.
Les yeux rivés au sol, elle fixe les miettes, elle ramasse chaque mot survivant sur papier racorni, jauni. Elle amasse des dizaines, des centaines de millier de pensées brûlées, encore tièdes au creux de sa main.
Ne pas oublier. 
« Se trouver là où on se perd » Elle se répète, comme on tient sa ligne de vie :         « Se trouver là où on se perd, se trouver là où on se perd… »
Un relief anguleux sous une tôle carbonisée accroche son œil. Elle s’approche, soulève. Elle reste longtemps à le regarder, pétrifiée. Entre pierres, acier fondu et fragments innommables, il est posé là, intact.
Sa main tremble et s’en saisit d’un coup sec. La couverture est craquelée, à peine brunie, les pages, le texte, le corps miraculeusement indemne. Elle déchiffre son nom… 
Elle recommence pensant s’être trompée. 
Non.                                                             
Le dernier des livres se nomme « Incendie »…
Elle en a le souffle court. « Se trouver là où on se perd »                                     
Elle vacille. « Se trouver là où on se perd »
Copeaux de livres morts dans une main, le rescapé prophétique dans l’autre, elle le sait. Comme une évidence, elle le sait. Elles vont tout reconstruire. Tout. En lumineux. 
                                                                                                    

SOLEA sur le squelette de La Méjanes brûlée vive.   

Texte: Virginie Gontrand (merci!)

dimanche 22 janvier 2017

Notes sur le rêve




Notes prises le 21/01 au musée Cantini[1]



À l’étage, devant « Femme Oiseau I » de Miró, lisant Leiris[2] sur un banc: Une toile, pour Miró, n’est pas chose à orner un mur ; c’est elle-même, plutôt, qui est le mur qu’on orne, qu’on transforme en quelque chose de vivant… Soudain, hurlement rouge hurlant: « Monsieur, retenez votre enfant, enfin ! Il a mis le doigt dessus, le doigt dessus ! » Le petit vivant va se réfugiant dans bras du père rougissant, bredouillant je ne sais quoi mais pas suffisant pour la gardienne : « Monsieur, c’est un Miro ! Si vous voulez payer toute votre vie…  Une jeune femme : Madame, excusez-moi mais pourquoi criez-vous ? Respectez les gens. La gardienne : C’est à moi que vous parlez de respect ?» Invectives, déplacements, replis dans les salles adjacentes.  Délectation première loge –lignes de Leiris, toile du peintre catalan, tableau vivant –  ici à ce moment-là.

Rien à expliquer quant à cette peinture qui elle-même n’explique rien.

Si Miró n’oublie jamais que la peinture est avant tout affaire de lignes et de couleurs, son art, pourtant, n’a rien d’abstrait lors même qu’il est peu lisible.




[1] Exposition « Le Rêve » du 17 septembre 2016 au 22 janvier 2017 au Musée Cantini (Marseille) 
[2] Michel Leiris, « Autour de Joan Miró », Zébrage, Folio/essais 1992, p. 160

dimanche 1 janvier 2017

petit art poétique de la carte de voeux






1. Listez tous ceux qui comptent sur vos doigts, ceux pour lesquels vous souhaitez ce qu’il y a de mieux pour eux, ceux auxquels vous allez vous adresser – l’adresse étant ce qui compte le plus dans la carte de vœux…

2. Biffez dans cette liste les post post-poste-modernes qui, au mieux, souriraient, au pire, ricaneraient devant l’objet de cette pratique obsolète et désuète (réservez leur un courriel collectif)

3. Écrivez court (masquez votre graphomanie)

4. Trouvez la formule (« petite forme ») en évitant la citation d’un autre que moi et en particularisant le destinataire.

5. Brouillonnez, brouillonnez, biffez autant que possible en particulier les adjectifs (voir article n°3)

6. Trouvez un stylo qui ne bave pas et recopiez en soignant la calligraphie sur une carte (de préférence fabriquée par vous-même)

7. En dernier recours – si les idées ne vous viennent pas – concentrez vos efforts sur la confection d’une carte originale, puis recopiez-y ce texte.

8. Embrassez qui vous voudrez (en plus du destinataire) autant que vous voudrez 

9. Signez (pensez à garder de la place)

10. Un Post Scriptum (P.S.) plus long que le texte lui-même peut être un substitut original à toutes ces règles – par exemple écrire :

Très bonne année 2017 !

P.S. pas dansé hier soir, pas réveillonné, pas même rêvé. Soirée ni triste ni maussade ni gaie. Une coupe de champagne et au lit avec 2666[1]. Ce matin, en revanche, grande envie de voir se lever le soleil sur la mer. Vérifiant l’heure de son lever, je me suis vite préparée, j’ai attrapé la laisse du chien – Ulysse n’ayant jamais vu la mer – et suis partie vers la première plage de la côte bleue.
Lambeaux encore gris du pas encore jour. Nuages et autoroute déserte. Un flash m’a rappelé un peu tard de réduire ma vitesse. Me suis dit que mon rendez-vous avec le soleil et la mer pouvait bénéficier d’un petit retard. Sortie à Ensues-la-Redonne, plage du Rouet.



Les grands arbres calcinés tragiques m’ont fait douter un moment de mon choix. Mais non. En descendant jusqu’à la mer, l’ombre semblait gagner en même temps que la beauté tragique de ces arbres morts debout. Tout change au bord de la mer. D’abord la lumière, et quelque chose de léger et de dansant. L’air bien sûr. Ulysse s’en donne à coeur joie. Quelques mouettes. Je songe un instant à écrire in situ mais je préfère prendre des photos. Le soleil se lève bien et colorie les façades sur la colline. Se diriger vers l’est, prendre la voie privée « Chemin des eaux salées », noter mentalement (pour l’atelier de F.Bon) les inscriptions « les Dauphins », « la Magali », Villa piégée, chien méchant, pas de pub svp, emprunter l’escalier escarpé de la chapelle N-D du Rouet. Voir le soleil descendre de son nuage sur la mer. Silence. Silence. Puis des voix, des jeunes qui ont eu la même idée que moi. Photos. Partage avec proches plus ou moins loin.



Retour avec comme une envie d’écrire. Écoute distraite de France Culture. Et puis de moins en moins distraite. Émission sur la danse avec l’invité Daniel Sibony[2]. Il dit : « Danser, c’est célébrer l’existence d’une issue, d’un passage ». Je pense à Françoise et à D. Il dit encore que danser ou chanter c’est « l’existence d’un passage possible, quitte à ce qu’on mette du temps à le trouver. » À la maison, je commence à confectionner quelques cartes de vœux, puis change d’avis, réécoute l’émission. Visionne surtout cette vidéo « Naharin’s Virus » dansée par la troupe Batsheva. Envie de danser ou d’écrire à ceux qui comptent…


Ce genre de PS est cependant à déconseiller, bien trop éloigné de l’exercice considéré. Après tout, faites comme vous le souhaitez… quant à moi je vous souhaite de danser, d’écrire, ou de vivre 2017 comme… une page vide à couvrir de poèmes, comme dans « Paterson » de Jim Jarmusch vu avant-hier. « Parfois, une page vide présente plus de possibilités… »[3]



Photos prises ce matin à Carry-le-Rouet, collage confectionné hier...





[1] Roberto Bolano, 2666, Folio
[2] Daniel Sibony, Le Corps et sa danse, Seuil, 2005.
[3] Merci à Pierre Ménard pour le rappel de la réplique exacte.

vendredi 30 décembre 2016

l'étincelle



photo Philippe Marc, Marseille décembre 2016



A Françoise Gérard qui traverse actuellement des ciels obscurs mais éclaire son blog de l’éclat de ses mots. Vous pouvez lire son haïku « le ciel obscur » sur son site, le vent qui souffle.

 Le ciel obscur

Nuit criblée d’éclats blancs
rire des étoiles
silence étincelant

Françoise Gérard


l’étincelle

un ciel s’éclaircit
grâce à une étoile

qui rit aux éclats


mercredi 7 décembre 2016

Leçon du réal /5




on pourrait tout simplement coulerde source plutôt que se la… douce
désapprendre la vieillesse à venir, le pas lent et vieux et fragile, pas encore, ou alors à choisir, la lenteur.
désapprendre la lumière de l’instant passé, à tout prendre, ne garder que le ténu, le rien ou presque
le pas, puis l’autre, au milieu – la chute est possible – suspendre le possible

le Réal conduit tes pas à l’inhabité
ouvrir une parenthèse : les quatre sirènes de Mallevieille - chacune a pignon sur rue et sur Réal – quatre sirènes regardant passer le fantôme de la malleposte  - fermer la parenthèse : une autre sirène, stridente, vrille les feuilles du tilleul.

au virage - ni vire ni rage – 
désapprentissage demande halte - pour ce que l’on a désappris fasse chemin en soi – là encore le pas en soi comme amorce de chute
raisonnement inutile – on pose le sac à raison à côté
on se désencombre
on donne congé au bon sens 
libre cours à ce qui s’ouvre…

Un arbre ne te dit pas son nom, mais son écorce à toucher, à lire dans ses lignes toutes les autres mains à lire accordées.
Il ne t’apprend pas son nom mais te donne tous ses automnes bouton d’or rouge-gorge.
Pas de nom mais le goût vert des pommes à pleines dents.
Quant au ruisseau, il te ruisselle une mélodie qui rappelle un lointain…
Habiter le virage maintenant et le garder dans son sac à mémoire pour après le virage

se lever se remettre en marche –désapprendre encore à écrire assise – écrire ce pas qui glisse et amorce une chute dans le Réal - ou le réel –

et puis encore
désapprendre à lire les lettres rouges Le Réal/Pêche/Gardée/Non affilié au club halieutique – c’est quoi halieutique ?
glop glop ricoche la rivière
« glop pas glop » s’amusait l’enfance au bord de l’eau
PLOC ! PLOC ! – deux gros plocs – pas d’anthropomorphisme, moi je veux bien, mais les arbres ne sont-ils pas de grands enfants à jouer à celui qui fera le plus gros ploc dans l’eau ? Les chênes surtout avec leurs glands, dénonce-t-elle

et puis encore
lianes et lierres qui veulent se faire aussi grosses que les troncs enlacés

et puis encore
feuilles de lumière tombant comme des notes de musique mais en silence

et puis encore
le vent qui s’enfle dans les feuillages au dessus du Réal, couvrant toute velléité de voix humaine

et puis encore
torticolis bleu du ciel au-dessus du vert et du jaune

désapprendre prend du temps 
temps de rentrer

temps de mettre un point.

Texte: Christine Zottele
Photo: Delphine Eyraud