samedi 3 décembre 2016

Leçon du réal /4

           


image de l'une des filles du Réal mais laquelle? Delphine Eyraud?



           Avant qu'elle ne se mette à hurler, un peu plus loin, l'arbre promet et promet encore - les arbres sont toujours là - seront toujours là avant après la détresse - apporteront la consolation  - avant d'être assoiffée de sens - une question qui ne devrait même plus se poser - être posée, peut-être, à la rigueur par un enfant, lui on lui en voudra moins, on ne la trouvera pas singulière sa question.

            Les animaux, eux ne la posent pas, la question du sens, ils le suivent, c'est tout. Il ne faudrait quand même pas y laisser des plumes dans cette histoire !

            Par conséquent ne pas mettre le crépuscule avant l'aube, la pluie avant les nuages, l'éclat avant le soleil, la pierre avant le carreau cassé, puisqu'on le sait, on est passé d'une rive à une autre, quand l'une et l'autre ont parlé d'une même voix.

            Ce ne sera pas beau comme on l'entend, ni rassurant comme on le voudrait, ni esthétique comme il le faudrait, ça ne sera peut-être même pas une voix, cette voix dans le virage, même pas ma volonté, même pas mon intention.

            Pourtant ça s'invente, ça se décide, ils disent ça comme ça.
            Ça ne tombe pas du ciel - ça ne court pas dans la rivière mais ça pourrait se désinventer dégringoler en quelque sorte
entre pierre et eau
entre hêtres et charmes
entre trembles et chênes
on dit peut-être trop bas maintenant
trop silencieusement pour être entendu, peut-être tendu
            Ça tombe de là-haut, martèle le toit en tôle,  presque un jeu dans cette pluie de lumière que les feuilles nous offrent.
            C'est l'eau qui court qui donne une leçon de choses, l'eau qui court qui reçoit et qui donne comme si elle rendait l'expression très simple, très vive.

            S'il y a une leçon, c'est  la certitude qu'ici ça vit. C'est entendu - c'est son rire - ça jubile dans le cours - l'enfance .


            Texte : Claude Camilleri, le 19 novembre 2016.


mercredi 30 novembre 2016

Leçon du réal /3

Image de Delphine Bole (merci!)


Tu entends le son du Real. Sa conversation intime. Son bruissement infini sur le silence des pierres.
Un bouquet de troncs transperce l’épaisseur de l’instant.
Avant cela, avant, il y a les deux bras tendus comme pour l’étreinte du platane éventré.
Avant cela, il y a la voûte qui sépare le balcon de la route, demi-sphère ouverte sur des Alpes imaginaires. Tu entends le bêlement de moutons du passé, l’arrondi de leur bergerie fait écho à celle du pont.

Les mains ouvertes des feuilles de platanes au sol. Mains à la peau brune, roussie, orangée, craquelée par la sècheresse.
Plus loin, l’enfance s’est figée dans l’ombre froide d’un livre posé sur le muret.
La maison est restée, solitaire, le tilleul a grandi.
L’arbre et ses nombreuses vies. Chacune repliée dans ses strates de bois, dont l’aubier préserve le secret.
Par un trou aléatoire de l’écorce, une histoire s’échappe, un fragment de vie, d’enfance peut-être.

Le chêne assassine gland par gland l’innocence. La poésie bucolique, oui, mais à l’écart des coups sournois du vent et de la gravité.

Le dialogue en toi est bavard. Ce ne sont plus deux voix qui s’entremêlent mais mille voix qui s’imbriquent se cherchent cahotent se coupent la parole s’alimentent.
L’une suit le cours joyeux du Real, emprunte sa tessiture, gorgée de mousse éphémère.
Quand en auras-tu fini de ton monologue multiple, des enchevêtrements de ta pensée, noueuse comme un bois, torsadée comme un tronc, fouillis comme ces branchages ?
La nature écrit le temps
elle parle aussi bondit sautille avale l’impuissance de l’homme jaillit sourd sans se laisser interrompre par les virgules de pluie ou les points de suspension des nuages
d’une rive l’autre de la page court ton encre affamée d’émois
les particules de vie pourriture moisissure germe pistil filaments forment un tout qui t’englobe et te sature à en perdre le souffle à en perdre la voix à en perdre le chant du monde.


Me voici plus calme, apaisée au pied de cette statue centenaire. Ses rejetons rouillés font tapis, ses racines rebelles siège impromptu. Ma peau contre la sienne robuste et fragile, sale et noble, ma chair épousant ses veines. Sa sève non loin irrigue ma verve.
Dans le virage tout pourrait s’inverser : le cours de l’eau, le sens de l’âge
remonter la rivière comme le temps, revenir à la source comme au passé, reculer au lieu d’avancer, renverser le mouvement, du sol vers la branche pour la feuille perdue, de la mousse au surplomb pour l’eau qui se jette, l’encre reviendrait au stylo, la pensée retournerait se blottir dans la tête les mots dans la gorge alors je ne parlerais plus tu n’écrirais pas vous n’entendriez rien nous ne respirerions plus.
retourne au vide, le souffle
retourne au néant
repars d’où tu viens !
mais je vais et viens, j’inspire ici et là expire, d’où suis-je, où nais-je ?


Point de neige à ce pont-là, mais de l’eau, une eau tapie qui danse discrètement la ronde, incertaine de vouloir quitter la voûte, incertaine de vouloir couler. Coulant quand même, malgré elle, libérant des ors dans sa fugue.
Là, je reprends le fil. Le fil de l’eau. Le cours du Real, le flux du texte lâché par inadvertance.
La pluie s’est accentuée maintenant, une pluie d’automne légère et jaune, au frôlement doux à l’oeil et à l’oreille.
La forêt palpite de ces ondées végétales, elle respire de grandes brassées, expire à l’unisson avec nous. Elle nous oxygène, quand nous lui offrons nos molécules de carbone inventées par le corps humain pour faire respirer les arbres. Me voilà trempée d’automne, mouillée d’or et de cuivre. Larmes sèches qui viennent expier au sol le péché d’insolence de l’été.



         Texte et images: Delphine Bole, novembre 2016


samedi 26 novembre 2016

Leçon du réal / 2


Image de Juliette Penblanc (merci!)



Elle dit quelque chose comme à l'avant de moi
ce ne sont pas des mots elle dit l'incertain qui rassure en même temps
elle dit qu'elle ne sait pas où elle va peu importe elle se donne entièrement dans cet oubli de soi qui avance vers un pas prochain
lequel n'est pas la question elle invite aux méandres comme une aventure ne pas savoir
il suffit de couler elle dit je coule et qu'importe le côté sur lequel on se trouve ça coule toujours dans le même sens

Trois enfants dansent passent le gué comme si rien pas de frontière c'est facile tellement facile de traverser
je laisse quelque chose s'échapper dans son eau et dans le même bruit le roulis de cristal annule la pensée

Les trois enfants se sont mis à chanter
Elle les suit de sa voix sans parole

Et surtout / oubliez chaque pas/ ne laissez pas de trace/ ne suivez rien/ ne regardez pas trop avant/ chantez juste/ chantez / dansez peut-être/ et gouttez chaque rive de vos pas/ marchez léger

Si les trois enfants entendent on ne sait pas ils laissent le virage les envelopper
la brume les surprend ils préfèrent se taire maintenant
passent le platane trident
les feuilles rondes et jaunes pleuvent lumineuses
s'accrochent à leurs têtes ou se déposent sur l'eau ils vont ensemble quelque part ils ne sont déjà plus là




                                          Texte et images: Juliette Penblanc, novembre 2016




mercredi 23 novembre 2016

la leçon du réal

image de Delphine Eyraud



pour passer au-delà du bruissement aqueux
ce serait un pont de silence

on longe l’eau
à la croix des chemins
il y a l’automne
il y a un muret
une maison fermée
un livre aux pages grises
il y a l’arbre
il y a l’arbre qui croît
il y a peut-être un enfant
creusant un trou pour l’escargot mort

dans le dessin des branches, un bleu presque transparent
  et juste derrière le bleu, c’est le noir sidéral qui appuie sur les parois de verre

il y a l’ossature du tilleul qui se dénude peu à peu
il y a chute lente de feuilles,
de mots, à fleur de terre
il y a ton sourire fatigué

ce matin, l’automne a la douceur d’une peau ridée

deux voix de source résonnent dans le trajet du sang
La vie fait un coude, puis un autre coude
encore un autre
des images dans le courant
des corps nus, des bras, des lèvres
des seins, des mains

chaque feuille se pose comme une larme sur l’eau
  la chute est d’une beauté à couper le souffle
j’attends le vent, sa palpitation ocellée
la pluie de soie

 et puis un cadavre tout gonflé passe doucement
vient s’échouer sur la berge
une grenouille se pause sur l’épaule du mort

s’éveille alors la douleur ancienne de la main qui écrit
la douleur qui taraude et glisse le long du bras
les feuilles peu à peu quittent berge
l’arbre fait un coude aussi dans un plissé de bois blanc
les phrases, fine pellicule foliacée
tavelée, jaunie,
s’accumulent sur la berge
pourrissent et
recouvrent le corps

que la page devienne
terre, moisissure, lichen, mousse
que s’ouvre une déchirure
 d'où émergerait peut-être un mot plein de silence

les feuilles pénètrent en moi
tant de voix et si peu de mots
la rumeur de la source couvre tout cela
   emporte

au fond de l’eau une drôle de lumière jaune se déplace doucement
presque éteinte


            Texte de Delphine Eyraud, que je remercie pour avoir partagé ici son texte et ses images.